Femmes en droit

Lectures choisies - journée internationale des droits des femmes

Bonjour et bienvenue à cette soirée-lecture où nous invitons à cheminer pendant quelques instants entre des textes plus ou moins célèbres (poèmes, manifestes, pièce de théâtre, romans, essais) provenant d’auteurs, qui ont milité ou militent actuellement pour l’institution de rapports d’égalité entre les hommes et les femmes dans toutes les sphères de la vie quotidienne. Si l’on dénombre au cours de l’année pas moins de 140 journées vouées à la célébration d’une cause mondiale, la journée internationale des droits des femme est la seule qui s’inscrive en contre-champ d’une autre journée mondiale : celle des droits de l’homme, première dans l’ordre des journées instituées par l’ONU en 1950. Loin de traduire un bégaiement de l’histoire, cette singulière configuration traduit l’ambivalence fondamentale des déclarations française de 1789 et onusienne de 1948 et souligne l’impérieuse nécessité d’embrasser comme un tout les deux moitiés de l’humanité, femmes et hommes, si l’on veut tendre et prétendre à l’universalité. Ainsi, comme tout discours, le droit est une promesse qui ne tarde pas à révéler, comme dans un miroir, les faiblesses criantes de toute société et c’est le cheminement de cette parole vivante que nous vous proposons d’illustrer parallèlement à la lecture des textes proposés, et donc de commenter ces textes, dans la mesure du possible, au prisme d’une certaine philosophie du droit. C’est aussi l’occasion de rencontrer des auteures et des militantes qui sont autant de boussoles dans notre progression collective vers la liberté. Ces lectures sont assurées par les membres de la troupe théâtrale de l’association Crash-text, comédiens en herbe ou plus aguerris, mais tous très enthousiastes et sous la conduite bienveillante et éclairée de notre metteure en scène. Voilà, je vous souhaite une très agréable soirée, le voyage va commencer, j’appuie juste sur le bouton et nous sommes partis !
Crash Text

La vidéo

Les textes lus

EXTRAIT

Une farouche liberté, Entretien de Gisèle Halimi avec Annick Cojean

Qu’attendez-vous des femmes d’aujourd’hui ?

J’attends qu’elles fassent la révolution. Je n’arrive pas à comprendre, en fait, qu’elle n’ait pas déjà eu lieu. Des colères se sont exprimées, des révoltes ont éclaté çà et là, suivies d’avancées pour les droits des femmes. Mais nous sommes encore si loin du compte. Il nous faut une révolution des mœurs, des esprits, des mentalités. Un changement radical dans les rapports humains, fondés depuis des millénaires sur le patriarcat : domination des hommes, soumission des femmes. Car ce système n’est plus acceptable. 

Il est même devenu grotesque. Pendant longtemps, la soi-disant incompétence des femmes a servi à justifier leur exclusion des lieux de pouvoir et de responsabilité. Forcément, une femme instruite étant réputée dangereuse, on s’arrangeait pour les priver d’instruction ou d’accès aux meilleures écoles. Mais c’est terminé. Au moins dans les sociétés occidentales. Les femmes y sont désormais éduquées et brillent dans les études supérieures, davantage même que les hommes. Personne n’oserait plus prétendre qu’elles ne sont pas aussi compétentes qu’eux. Elles ont, au moins en théorie, accès à toutes les plus hautes fonctions. Elles peuvent construire des viaducs, diriger une centrale nucléaire, piloter un avion de chasse, présider une cour d’assises, administrer une banque ou un pays. Et pourtant…

Qui pourrait affirmer que nos sociétés sont désormais égalitaires ? Que la question est réglée, que les femmes jouissent d’un statut équivalant à celui des hommes, qu’elles ne sont pas sous-sujets, sous-citoyennes, sous-représentées dans les instances décisionnelles ? Avez-vous vu les photos de la table des négociations sur les retraites à Matignon ? Ou celles des discussions de paix sur la Syrie, l’Irak, l’Afghanistan ? Des hommes, des hommes, des hommes. En 2020. C’est consternant.

[…]

Alors, oui, j’ai envie de dire plusieurs choses aux jeunes femmes qui préparent le monde de demain.

D’abord, soyez indépendantes économiquement. C’est une règle de base. La clé de votre indépendance, le socle de votre libération, le moyen de sortir de la vassalité naturelle où la société a longtemps enfermé les femmes. Comment devenir un être de projets si l’on demeure assujettie au pouvoir d’un « protecteur » ? Comment vivre la vérité d’une relation amoureuse si l’on est entretenue et contrainte, en cas d’insatisfaction sexuelle, de feindre le plaisir puisque quitter le seigneur et maître est exclu ?

Comment être libre d’exister, de choisir, de fuir en cas de violence, si l’on est dépourvue de moyens, de métier, de relations sociales et de l’estime de soi que procure l’indépendance économique ? Ce conseil peut paraître superflu aux jeunes filles qui préparent leur bac et entendent travailler. Je leur parle d’expérience, et en tant qu’avocate des femmes depuis soixante-dix ans. Sachez qu’à la première crise économique, c’est le travail des femmes qui est toujours remis en cause. Ce sont elles, les premières victimes du chômage. Elles, les plus mal payées et le plus gros contingent (deux tiers) des smicards. Elles, à qui l’on propose en priorité le temps partiel, abusivement appelé « temps choisi » alors qu’il n’est un choix que pour une infime minorité d’entre elles. Alors ayez de l’ambition, développez de grands rêves mais ne perdez jamais de vue l’exigence primordiale de l’indépendance.

Ensuite, soyez égoïstes ! Je choisis ce mot à dessein. Il vous surprend ? Tant pis. Les femmes ont trop souvent le sentiment que leur bien-être doit passer après celui des autres, les parents, les enfants, les compagnons, le cercle professionnel et familial. Elles craignent de s’imposer, d’exiger, de révéler leurs envies ou ambitions, de se mettre clairement en avant. Ce n’est pas qu’elles soient naturellement modestes. C’est juste que l’Histoire leur a dicté cette attitude de réserve, voire de retrait : une femme ne doit pas faire de bruit, ne pas déranger, ne pas se faire remarquer, ne pas avoir l’esprit de compétition, ne pas chercher la gloire. Ça, c’est réservé aux hommes. Mais rebellez-vous ! Pensez enfin à vous. À ce qui vous plaît. À ce qui vous permettra de vous épanouir, d’être totalement vous-mêmes et d’exister pleinement. Envoyez balader les conventions, les traditions et le qu’en-dira-t-on. Fichez-vous des railleries et autres jalousies. Vous êtes importantes. Devenez prioritaires.

Commentaire

Avocate émérite de la cause des femmes, Gisèle Halimi n’a de cesse de dénoncer ce qui s’apparente à une prise d’otage : tant qu’elle n’est pas économiquement indépendante, la femme ne jouera pas d’égale à égal avec l’homme.

Cette manière d’illustrer la distinction entre droits formels (abstraits) et droits réels (effectifs) est d’autant plus précieuse qu’elle souligne la condition indispensable à la promotion d’un droit authentique.

 Pour accéder à l’égalité des droits, à la reconnaissance inconditionnelle, il faut rompre le lien personnel, féodal, quasi charnel, qui maintient toute personne en captivité vis-à-vis d’autrui, et ne confère que l’illusion d’être un sujet, loin de tout accomplissement. L’authenticité, la vraie, se joue à distance, à bonne distance !

Aux armes citoyennes de ZAZIE

A ceux qui pensent
Que Eve est seulement
Une moitié d’Adam
A ceux qui disent
Qu’elle est la mère
De tous les vices
A ceux qui se permettent
D’être le seul maître
Après Dieu
A ceux qui rient
A celles qui pleurent
A ceux qui vont
Libres comme l’air
A celles qui se terrent
A ceux qui ont
Le droit de dire
Elles, de se taire
A ceux qui prennent la vie
De celles qui donnent la vie
A ceux qui rient
De celles qui pleurent
Aux armes, citoyennes
Nos armes seront
Les larmes qui nous viennent
Des crimes sans nom
Aux hommes qui nous aiment
Ensemble, marchons
Et au Diable les autres
A celles qu’on opprime
Pour avoir commis le crime
D’aimer
A celles qu’on supprime
Pour un peu de peau
Dévoilée
A celles qu’on assassine
Pour avoir tenté de leur résister
A nous, mes frères
Qui laissons faire
Aux armes, citoyennes
Nos armes seront
Les larmes qui nous viennent
Des victimes sans nom
Aux hommes qui nous aiment
Ensemble, marchons
Et au Diable les autres
A nous, mes frères
Qui laissons faire
Aux armes, citoyennes
Aux armes, versons
Les larmes qui nous viennent
Au feu des canons
Aux hommes que reviennent
Un peu de raison
Et au Diable les autres
Aux armes, citoyennes
Nos larmes seront
Le forces qui nous tiennent
Ensemble, marchons
Puisque l’horreur est humaine
Sur elle versons
Nos larmes en pardon

EXTRAIT

Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791 Postambule

Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation.

L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers.  Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne.

Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ?  Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé.

Dans les siècles de corruption vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste t-il donc ? La conviction des injustices de l’homme.

La réclamation de votre patrimoine, fondée sur les sages décrets de la nature ; qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de Cana ?

Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent :  femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous ?  Tout, auriez-vous à répondre.

S’ils s’obstinent, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Être Suprême.

Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir. 

Passons maintenant à l’effroyable tableau de ce que vous avez été dans la société ; et puisqu’il est question, en ce moment, d’une éducation nationale, voyons si nos sages Législateurs penseront sainement sur l’éducation des femmes. Les femmes ont fait plus de mal que de bien. La contrainte et la dissimulation ont été leur partage. Ce que la force leur avait ravi, la ruse leur a rendu ; elles ont eu recours à toutes les ressources de leurs charmes, et le plus irréprochable ne leur résistait pas. Le poison, le fer, tout leur était soumis ; elles commandaient au crime comme à la vertu. Le gouvernement français, surtout, a dépendu, pendant des siècles, de l’administration nocturne des femmes ; le cabinet n’avait point de secret pour leur indiscrétion ; ambassade, commandement, ministère, présidence, pontificat, cardinalat; enfin tout ce qui caractérise la sottise des hommes, profane et sacré, tout a été soumis à la cupidité et à l’ambition de ce sexe autrefois méprisable et respecté, et depuis la révolution, respectable et méprisé.

Commentaire

Lorsqu’elle s’exprime en 1791, la jeune et talentueuse Olympe de Gouges n’a plus que 2 ans à vivre, bientôt promise à la guillotine.

Par sa magnifique reprise et profond remaniement de la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen, que dit-elle à ses rédacteurs ? : votre inspiration est épatante, votre promesse est exaltante, mais la transcription de vos idéaux est des plus déplorables : incapables que vous êtes de rompre concrètement avec l’inégalité dévastatrice de l’Ancien Régime, vous perpétuez la soumission des femmes et restez malgré tout prisonniers de leur administration nocturne.

Son appel au soulèvement des femmes apparaît dès lors comme prophétique : car elle a compris que les femmes ne pourront s’émanciper que par la révolution, culturelle, certes, mais par la révolution.

Déjà mal mariée

Mon père m’a mariée à un tailleur de pierre (bis)
Le lendemain de mes noces, m’envoie à la carrière, là !
Déjà mal mariée, déjà
Déjà mal mariée, déjà
Déjà mal mariée, déjà

Le lendemain de mes noces, m’envoie à la carrière (bis)
Et j’ai trempé mon pain dans le jus de la pierre, là!
Déjà mal mariée, déjà…

Et j’ai trempé mon pain dans le jus de la pierre (bis)
Par là vint à passer le curé du village, là!
Déjà mal mariée, déjà…

Par là vint à passer le curé du village (bis)
Bonsoir Monsieur l’curé, j’ai trois mots à vous dire, là!
Déjà mal mariée, déjà…

Bonsoir Monsieur l’curé, j’ai trois mots à vous dire (bis)
Hier vous m’avez fait femme, aujourd’hui faites-moi fille, là!
Déjà mal mariée, déjà…

Hier vous m’avez fait femme, aujourdhui faites-moi fille (bis)
De fille je fais femme, de femme je n’fais point fille, là!
Déjà mal mariée, déjà…

Reccueil “Chants d’ombre”

Femme noire de Léopold Sédar Senghor

Femme nue, femme noire Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J’ai grandi à ton ombre; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu’au coeur de l’Été et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein coeur, comme l’éclair d’un aigle
Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée
Femme noire, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.
Délices des jeux de l’Esprit, les reflets de l’or rouge sur ta peau qui se moire
A l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.
Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Éternel
Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.

Commentaire

Avez-vous bien entendu ? Ce poème est un poème polyphonique, il est écrit à plusieurs voix.  On y décèle le regard de l’enfant, le regard du fils, celui du frère, celui de l’amant, du guerrier, celui de l’homme sage.

Et parce que cet hommage simple et profondément émouvant à la femme africaine est le composé de toute une vie, il acquiert par là-même une force naturelle qui confine à l’autorité, dans tous les sens du terme.  Pour paraphraser le droit, l’on peut dire que l’on a à faire à un acte authentique, un acte indiscutable.

La poésie est sœur jumelle du droit en ce qu’elle propose une réinterprétation, relecture globale du monde, Elle est aussi équilibre, expression qui hésite entre le son et le sens, mais qui s’appuie sur l’éveil des sens.  Le droit s’appuie sur la raison, et est aussi affaire d’équilibre, qui s’établit, à distance, entre la personne concrète, et sa représentation imaginaire, symbolique, citoyenne.

Ici, Léopold Sédar Senghor nous offre une vision sensuelle, amoureuse et mystique de la femme noire, délestée de tout prisme ou de toute connotation coloniale. Avouons que ça fait du bien.

EXTRAIT

Une maison de poupée (1879) de Henrik Ibsen

Alors que Nora, femme au foyer, docile, mère de 3 enfants, veut rendre service à son mari, Thorvald, elle commet, sans en avoir vraiment conscience, un faux en écriture. Même si l’affaire finit plutôt par s’arranger, c’est l’occasion d’une dispute inédite avec son mari.

Et cette dispute ouvre les yeux à Nora : c’est la première fois qu’elle a une véritable conversation avec son mari. Troublée par cette perception intime qu’elle n’était jusqu’à présent, que la poupée de son père, puis de son mari, Nora prend soudain une résolution inattendue…

Nora, avec ses vêtements de la journée. Oui, Torvald, je me suis rhabillée.

Helmer. Mais pourquoi, maintenant, si tard ?

Nora. Je ne dormirai pas cette nuit.

Helmer. Mais, Nora chérie…

Nora, regardant sa montre. Il n’est pas tard encore. Assieds-toi, Torvald. Nous avons beaucoup de choses à nous dire, toi et moi.

Helmer. Tu m’inquiètes, Nora, je ne te comprends pas.

Nora. Précisément. Tu ne me comprends pas. Et moi non plus, je ne t’ai pas compris… avant ce soir. Non, ne m’interromps pas. Ecoute ce que je te dis… Nous avons des comptes à régler, Torvald.

Helmer. Que veux-tu dire ?

Nora. Il y a maintenant huit ans que nous sommes mariés. Réfléchis un moment. N’est-ce pas la première fois que nous deux, toi et moi, mari et femme, nous parlons sérieusement ensemble ?

Helmer. Sérieusement, oui…qu’est-ce que cela veut dire ?

 Nora. Pendant huit longues années…et même davantage…depuis le premier jour où nous avons fait connaissance, nous n’avons jamais échangé un propos sérieux sur un sujet sérieux.

Helmer. Mais voyons, ma chère Nora, est-ce là une occupation pour toi ?

Nora. Nous y voici. Tu ne m’as jamais comprise. Vous m’avez fait beaucoup de tort. Papa d’abord, et toi ensuite.

Helmer. Quoi ! Nous deux… nous deux, qui t’avons le plus aimée ?

Nora, secouant la tête. Vous ne m’avez jamais aimée. Il vous a paru agréable d’être en admiration devant moi, voilà tout.

Helmer. Voyons, Nora, qu’est-ce que ça veut dire ?

Nora. Tu vois, Torvald, quand j’étais chez papa, il m’exposait ses idées et je les suivais. Et si j’en avais d’autres, je les cachais parce qu’elles ne lui auraient pas plu. Il m’appelait sa poupée et jouait avec moi comme je jouais avec les miennes… Puis je suis venue dans ta maison. 

Helmer. Tu as de curieuses expressions pour parler de notre mariage.

Nora, sans changer de ton. Je veux dire que je suis passée des mains de papa dans les tiennes. Tu as tout arrangé à ton goût, et donc j’ai eu le même goût que toi ou bien j’ai fait semblant ; je ne sais pas au juste… je crois que c’était l’un et l’autre ; tantôt l’un, tantôt l’autre. Toi et papa, vous avez été bien coupables envers moi. Si je suis une bonne à rien, c’est vous qui en êtes responsables. 

Helmer. Tu es absurde, Nora, et ingrate. N’as-tu pas été heureuse ici ? 

Nora. Non, j’ai été joyeuse. Tu étais si gentil pour moi. J’ai été ton épouse-poupée tout comme à la maison j’étais l’enfant-poupée de papa. Et nos enfants à leur tour ont été mes poupées. Je trouvais divertissant que tu te mettes à jouer avec moi. Voilà ce qu’a été notre union, Torvald. 

Helmer. Il y a du vrai dans ce que tu dis… Mais tu exagères et tu grossis beaucoup les faits. Maintenant, tout va changer. Le temps du plaisir est passé ; voici le temps de l’éducation.

Nora. L’éducation de qui ? La mienne ou celle des enfants ?

Helmer. Les deux, Nora.

Nora. Et moi… comment suis-je préparée à élever des enfants ?

Helmer. Nora !

Nora. Tu l’as dit toi-même il y a un moment…cette mission, tu n’oses pas me la confier.

Helmer. Je l’ai dit dans un moment d’irritation. Faut-il que tu en tiennes compte maintenant ?

Nora. Si ! C’était très bien dit. C’est une tâche au-dessus de mes forces. Il y en a une autre qu’il me faut accomplir d’abord. Il faut que je veille à m’éduquer moi-même. Il faut que je sois seule pour le faire. Et voilà pourquoi, maintenant, je vais te quitter. 

Helmer, se levant d’un bond. Qu’est-ce que tu as dit ? 

Nora. J’ai besoin d’être seule pour me rendre compte de moi-même et de tout ce qui m’entoure. Voilà pourquoi je ne peux pas rester plus longtemps chez toi. 

Helmer. Nora, Nora !

Nora. Je veux m’en aller d’ici tout de suite. Christine m’accueillera sûrement pour cette nuit. 

Helmer. Tu es folle ! … Tu n’as pas le droit ! Je te l’interdis.

Nora. Ça ne sert à rien de m’interdire quoi que ce soit… J’emporte tout ce qui est à moi. Je ne veux rien recevoir de toi, ni maintenant ni plus tard.

Helmer. Mais que veut dire cette folie ? 

Nora. Demain je m’en vais chez moi… Je veux dire, dans mon ancienne maison. Je pourrai vivre plus facilement. 

Helmer. Pauvre aveugle, sans expérience ! 

Nora. Je tâcherai d’acquérir de l’expérience, Torvald. 

Helmer. Abandonner ton foyer, ton mari et tes enfants. Tu ne penses pas à ce que les gens vont dire !

Nora. Je ne me soucie absolument pas de cela. Je sais seulement que pour moi c’est indispensable.

Helmer. Ah ! c’est révoltant. Peux-tu trahir ainsi tes devoirs les plus sacrés ?

Nora. Qu’appelles-tu mes devoirs les plus sacrés ?

Helmer. Tu as besoin que je te le dise ? Est-ce que ce ne sont pas tes devoirs envers ton mari et tes enfants ?

Nora. J’ai d’autres devoirs tout aussi sacrés.

Helmer. Non tu n’en as pas. Quels sont ces devoirs ?

Nora. Mes devoirs envers moi-même.

Helmer. Tu es d’abord et avant tout épouse et mère.

Nora. Je n’y crois plus. Je crois que je suis avant tout un être humain, au même titre que toi… ou en tout cas que je dois essayer de le devenir. Je sais que la majorité des hommes te donnera raison et que ces idées sont imprimées dans les livres. Mais je ne peux plus me contenter de ce que les gens disent et de ce qu’il y a dans les livres. Il faut que je réfléchisse moi-même là-dessus, et que j’essaye d’y voir clair.

Helmer. Quoi ! Tu ne te rends pas compte que ton poste est au foyer ? N’as-tu pas un guide infaillible sur ces questions ? N’as-tu pas la religion ?

Nora. Hélas ! Torvald, le fait est que je ne sais pas au juste ce qu’est la religion.

Helmer. Qu’est-ce que tu dis là ?

Nora. Je ne sais pas ce que le pasteur Hansen disait quand j’ai fait ma confirmation « La religion c’est ceci, cela. » Quand j’aurai quitté tout cela ici et que je serai seule, j’examinerai cette question comme tant d’autres. Je verrai si le pasteur disait vrai, ou du moins si ce qu’il disait était vrai pour moi.

Helmer. Oh ! entendre une jeune femme dire des choses pareilles, c’est quand même inouï. Mais si la religion ne peut te mettre sur le droit chemin, laisse-moi au moins sonder ta conscience. Car tu as quand même un sens moral, réponds-moi… ou bien tu n’en as pas peut-être ?

Nora. Vois-tu, Torvald, ce n’est pas facile de répondre. En fait, je ne sais pas, tout simplement. Je suis complètement perdue dans tout cela. Je sais seulement que mes idées sont distinctes des tiennes. Je vois aussi que les lois ne sont pas ce que je croyais, mais que ces lois soient justes, je n’arrive pas à me le mettre dans la tête.

Helmer. Tu parles comme une enfant. Tu ne comprends rien à la société dans laquelle tu vis.

Nora. Non, je n’y comprends rien, mais je vais m’y mettre à présent. Il faut que j’arrive à décider qui a raison, de la société ou de moi.

Helmer. Tu es malade, Nora. Tu as de la fièvre. Pour un peu, je croirais que tu as perdu la raison.

Nora. Je ne me suis jamais sentie aussi lucide et sûre de moi que cette nuit.

Helmer. Et c’est dans cette lucidité et cette assurance que tu abandonnes ton mari et tes enfants ?

Nora. Oui, Torvald.

 

Commentaire

Cette pièce, plus qu’avant-gardiste, créée en 1879 par l’auteur suédois Henrik Ibsen sera, à sa publication, perçue comme un brûlot, un paquet de dynamite capable de dissoudre les liens organiques de la société.

Comment en effet admettre un tel comportement où l’on voit une femme quitter mari et enfants du seul fait de ce que sa conscience lui dit et lui révèle, sur sa propre condition ?

Cette pièce restera longtemps interdite, puis édulcorée, et jouée pour la première fois en Allemagne, avant de devenir une pièce du répertoire classique.  Comment ne pas penser à cette récente confidence de Leila Slimani qui explique qu’en France comme au Maroc, elle se sent vivre au pays des autres, au pays des hommes…

Discours

Natalie Portman, Women's March, 2018

J’avais 12 ans quand j’ai joué au cinéma pour la première fois dans le film “Léon”. Je jouais une jeune fille qui devient amie avec un tueur à gage et qui souhaite se venger de celui qui a tué sa famille. Le personnage se découvre et développe sa féminité, sa voix et ses désirs. A ce moment-là de ma vie, je découvrais moi aussi ma propre féminité, mes propres désirs et ma propre voix.

J’étais si enthousiaste à 13 ans quand le film est sorti, que mon travail et ma performance artistique touchent le public. J’ai ouvert avec enthousiasme ma première lettre de fan : un homme m’écrivait qu’il rêvait de me violer. Une radio locale a organisé un décompte des jours jusqu’à mon 18è anniversaire, date à laquelle ça deviendrait légal de coucher avec moi.Les critiques de cinéma faisaient référence à ma poitrine naissante dans leurs articles.

J’ai compris, à l’âge de 13 ans, que si je m’exprimais sur le plan sexuel, je ne me sentirais pas en sécurité, que les hommes se sentiraient autorisés à discuter et à considérer mon corps comme un objet, quitte à me rendre mal à l’aise.

J’ai vite adapté mon comportement. J’ai rejeté tous les rôles avec une scène où j’embrasse et parlé de ce choix délibérément dans les interviews. J’ai mis en avant mon goût pour les livres, mon côté sérieux et je me présentais avec des habits élégants. Je me suis forgé une réputation de femme prude, conservatrice, intello, sérieuse, afin que mon corps soit protégé et que l’on écoute ce que j’avais à dire.

A 13 ans, le message de notre culture était clair pour moi :  j’ai senti le besoin de couvrir mon corps et d’inhiber mon expression ainsi que mon travail dans le but de dévoiler au monde mon propre message ; à savoir que je suis digne de confiance et respectable. Les petits commentaires sur mon corps comme les commentaires davantage menaçants, m’ont conduite à contrôler mon comportement dans un environnement de terrorisme sexuel.

Un monde dans lequel je pourrais m’habiller comme je veux, dire ce que je veux, et exprimer mes désirs, sans craindre pour ma sécurité physique, ou ma réputation : Voilà ce que serait le monde dans lequel le désir des femmes et leur sexualité pourraient s’exprimer pleinement.

 Ce monde que nous voulons bâtir, est l’opposé du puritanisme. J’aimerais donc proposer une façon de permettre à cette révolution d’aller plus loin. Proclamons haut et fort : “C’est ce que JE veux,  c’est ce dont J’AI besoin, c’est ce que JE désire,  voilà comment VOUS pouvez M’aider à avoir du plaisir.”

Commentaire

Alors qu’elle se révèle une actrice des plus talentueuses, à l’âge de 13 ans, Nathalie Portman affronte, du fait de sa notoriété, l’ineffable pression sociale masculine qui ne veut voir en elle qu’un objet sexuel.

A l’image d’Ulysse, elle devra ruser sans cesse, pendant bien des années, pour ne pas alimenter les représentations perverses que certains aimeraient symboliquement lui associer.

La relecture publique, courageuse, de cette épreuve personnelle, est, plus qu’une simple dénonciation, une sentence historique sans appel sur la brutalité de la société patriarcale et consumériste Elle témoigne du renoncement persistant de cette société à dépasser le stade pulsionnel et inconséquent de l’arbitraire, s’interdisant ainsi de s’acccomplir dans la liberté universelle, ce que, par ailleurs, Nathalie Portman réussit magistralement…

La Licorne noire d'Audre Lorde

La licorne noire est vorace.
La licorne noire est fébrile.
La licorne noire a été prise
pour une ombre ,
un symbole,
et traînée à travers un froid pays ;
où la brume peignait des caricatures
de ma fureur.
Ce n’est pas sur sa cuisse que sa corne repose
mais au plus profond de son lit de lune.

La licorne noire est indocile
la licorne noire est tenace
la licorne noire n’est pas libre.

Commentaire

La licorne noire.

Animal mythique, emblème de la virginité et de la fertilité, figure de la connaissance par laquelle advient la liberté, la licorne incarne ici la vie spirituelle qui se débat contre la discrimination, contre toute discrimination, puisque Audrey Lorde est noire, lesbienne, militante engagée et enragée.

Comme pour toute déclaration solennelle, l’auteure convoque les forces supérieures qui annoncent l’inéluctable combat et son issue victorieuse contre la ségrégation.

EXTRAIT

De l’usage de la colère : la réponse des femmes au racisme de Audre Lorde

Chaque femme possède un arsenal de colères bien rempli, et potentiellement utile, contre ces oppressions personnelles et institutionnelles qui ont elles-mêmes déclenché cette colère.  Dirigée avec précision, la colère peut devenir une puissante source d’énergie au service du progrès et du changement.  Et quand je parle de changement, je ne parle pas d’un simple changement de point de vue, ni d’un soulagement temporaire, ni de la capacité à sourire ou à se sentir bien. Je parle d’un remaniement fondamental et radical de ces implicites qui sous-tendent nos vies.

Mais extérioriser la colère, la transformer en action au service de notre vision et de notre futur, est un acte de clarification qui nous libère et nous donne de la force ; car c’est par ce processus douloureux de mise en pratique que nous identifions qui sont les allié-e-s avec lesquel-le-s nous avons de sérieuses divergences, et qui sont nos véritables ennemi-e-s.

La haine et la colère sont très différentes.

 La haine, c’est la fureur de celles et de ceux qui ne partagent pas nos objectifs, et elle a pour but la mort et la destruction.

 La colère, elle, est une douleur provoquée par des décalages entre personnes égales, son but est le changement.

 Mais notre temps est de plus en plus compté. On nous a appris à considérer toute différence, autre que le sexe, comme un motif de destruction, et c’est pourquoi, l’idée que les femmes Noires et les femmes blanches peuvent faire face à leurs colères respectives sans se désavouer, sans rester pétrifiées, sans être muettes ni se sentir coupables, est en soi une idée hérétique et constructive.

 Elle implique une rencontre entre égales, sur une base commune, pour examiner la différence, et pour bousculer ces idées héritées de l’histoire. Car ce sont ces préjugés qui nous séparent. Et nous devons nous demander : à qui profite tout cela ?

Commentaire

On l’oublie, mais l’un des écrits fondateurs de la culture occidentale a pour principal objet la colère, celle du bouillant Achille, féroce combattant des troyens, dans l’Illiade d’Homère.  La colère n’est pas en effet une émotion parmi d’autres, mais la première étape qui conduit vers l’Agora, vers l’espace public. La colère est en effet une sorte de pré-langage qui, focalisé sur une injustice violemment ressentie, va transformer ce ressenti en discours qui appelle et convoque la vérité.

Si le silence reste personnel, et se mue en souffrance intériorisée, la colère est une violence qui s’extériorise et requiert de son propre fait sa canalisation. En elle, s’exprime toute l’intensité d’une voix qui demande à devenir plurielle et à trouver sa limite et sa rédemption dans l’action et la réponse collectives.

Audrey Lorde, confrontée au péril d’une mort imminente, découvre cette fonction ‘heuristique’ de la colère et ne cessera dès lors d’y trouver la source de son inspiration militante.

EXTRAIT

Une farouche liberté, Entretien de Gisèle Halimi avec Annick Cojean

J’étais toute petite quand on m’a raconté l’histoire de ma naissance et le désespoir de mon père à l’annonce que sa femme venait d’accoucher d’une fille. Un désespoir si puissant qu’il a nié mon arrivée pendant près de trois semaines. Aux amis qui venaient aux nouvelles, Il affirmait : « Non, Frima n’a pas encore accouché. » Certains s’étonnaient : « Voyons, pas encore ? » Mais Édouard persistait : « Non, toujours pas. Bientôt, bientôt… » Il ne parvenait pas à se faire à cette catastrophe — une descendance féminine —, lui qui, pourtant, avait déjà un fils aîné. Ce récit mille fois relayé en famille a résonné dans tout mon être comme un glas : j’étais née du mauvais côté. Mais c’était aussi un appel au sursaut et à l’insoumission. Oui, la révolte s’est levée très tôt en moi. Dure, violente. Mes engagements ultérieurs en sont directement le fruit. La blessure de l’injustice m’a donné une force fabuleuse, parce que désespérée.

Tout, dans l’enfance, était fait pour me rappeler mon infériorité par rapport aux garçons, et d’abord à mes frères. Nous étions quatre, deux filles, deux garçons (un petit frère était mort d’un accident domestique à 2 ans, atrocement brûlé sous mes yeux). Et il était évident que dans cette fratrie, ma sœur et moi étions les inessentielles, vouées à servir les garçons du foyer, les essentiels, avant de nous marier et de passer sous l’autorité et la sujétion d’un époux. Ma mère mettait un point d’honneur — voire un acharnement — à maintenir ce clivage. « Ma grand-mère, ma mère et mol avons vécu comme ça, alors toi aussi » Elle avait été mariée à moins de 15 ans, mère à 16 ans — ce qui était courant en Tunisie — et elle tentait de reproduire ce qu’elle avait subi. Opprimée dès son plus jeune âge, niée dans son existence, tout naturellement, elle opprimait à son tour. Perpétuer les choses assure une certaine quiétude et provoque toujours moins de heurts que vouloir les changer. Mais la quiétude n’était pas mon fort. Ni mon aspiration. Échapper à ce qui apparaissait comme un destin tracé est vite devenu mon obsession.

Commentaire

Magnifique texte sur la filiation : sans doute le sujet le plus délicat à appréhender par le droit. Et pour cause.

En ne reconnaissant pas immédiatement sa fille, M. Halimi père renonce à s’établir lui-même comme sujet du droit. Son orgueil, sa culture, son honneur n’admettent pas cette filiation. Et pourtant, ce faisant, il vient d’enfanter une bombe, une rebelle à l’énergie inextinguible,

Alors qu’il renonce à sa propre histoire familiale, Gisèle rentrera, elle, dans l’Histoire, avec un H majuscule, par la grande porte. Pour paraphraser le philosophe Hegel, subjugué par Napoléon, lequel philosophe disait à son propos : « je vois l’Esprit du Monde, à cheval ». Eh bien, l’on peut dire, en écoutant Gisèle Halimi, nous voyons l’Esprit du droit, en action.

Vie et mort de mère Hollunder de Jacques Hadjaje (Extrait)

Sais-tu bien comment ça tient tout ça
C’est pas les hormones c’est pas les œufs frais c’est pas les tisanes miraculeuses
Non
C’est de l’intérieur que ça tient
De l’intérieur
Comment que je m’en suis sortie moi
Comment que j’ai les yeux qui pétillent
Comment ça se fait que je bande encore
Comment que je suis encore vivante
Comment qu’à l’ange de la mort qui est venu sonner à ma porte je ne sais combien de fois déguisé en facteur ou en petite fille et même une fois en moine bouddhiste comment que j’ai pu lui dire à ce foutu ange de la mort tu es en train de te tuer au travail toi mon vieux allez te fatigue pas seulement quand j’en aurai marre c’est moi qui t’appellerai
T’as rien qu’un mot à savoir si tu veux avancer droit dans ta vie petite c’est non
Non
C’est ça le petit mot magique
Non
C’est pas compliqué 
Tu dis non chaque fois que tu sens que c’est pas par là qu’il faut aller
Tu le sais que tu le sens mais t’oses pas le dire
Tu dis non à tous ceux qui te disent prends donc ce chemin-là
Tous ceux qui te disent faut assumer ton destin ma fille
Les curés oh ceux-là mais aussi les rabbins les imams
Le destin c’est leur spécialité
Le destin qu’ils te proposent c’est une vie de merde tant que tu respires et c’est qu’une fois morte que tu pourras vraiment profiter de la vie
Le destin ça n’existe pas c’est une invention de ceux qui veulent te faire aller quelque part à toute force
Les curés mais aussi à peu près tous les hommes qui sont rien que des curés en civil
Leur problème aux hommes c’est qu’ils ont construit le monde autour de leur petite personne et qu’ils ont oublié de faire une porte pour aller voir dehors ce qui se passe
Alors voilà tu dis non
Pas non merci
Tu dis non pas peut-être
Tu dis non pas je sais pas
Tu dis non pas pourquoi pas
Pas minute papillon
Pas et puis quoi encore
Pas même pas en rêve
Pas je verrai
Pas je demande à voir
Pas c’est bien possible
Pas si vous y tenez
Pas vous m’en direz tant
Pas vous alors
Pas vous croyez
Pas ma foi
Pas chouette
Pas chiche
Pas hm hm
Pas oh la la
Pas tope-là
Pas d’accord
Pas banco
Pas amen
Pas on se lance
Pas avec plaisir
Pas avec joie
Pas quel bonheur
Pas je suis vernie moi
Pas elles sont belles ces fleurs comment vous avez deviné c’est mes préférées vite un vase
Pas je me tâte
Pas ça me picote
Pas ça me titille
Pas c’est fou ce que ça me tente
Pas je suis à deux doigts de
Pas vous me flattez
Pas vous me brossez dans le sens du poil
Pas vous me mettez l’eau à la bouche
Pas vous avez du nez
Pas c’est drôle ce que vous me dites là
Pas on me l’a souvent dit
Pas on me l’a souvent dit mais dans votre bouche ça sonne pas pareil
Pas personne m’avait jamais dit ça avant vous vous êtes un sorcier ma parole on dirait que vous regardez au travers de moi
Pas surtout pas d’alcool mais je boirais bien une grenadine
Pas j’ai que la permission de minuit je vais me transformer en citrouille si je reste
Pas la vie c’est un vrai conte de fée
Pas ah bon vous connaissez maman
Pas ouah toutes ces étoiles il y en a bien une qui brille pour nous elle est où la Grande Ourse et ça c’est pas Orion là avec son épée
Pas c’est parti pour la vie
Pas je veux plein d’enfants
Pas je les sens moi aussi rien que des acacias blancs

Voilà tu dis non
Et si tu oublies ce qu’il faut dire ou pas dire tu dis juste non
Non
Et encore non

Commentaire

Ne nous méprenons pas, surtout pas de contresens : le Non, n’est pas un refus, c’est une affirmation, pour autant que le non soit nu, intégralement dépourvu de toute fioriture ou motivation subalterne supposée le légitimer.

Le vrai non est inconditionnel et inconditionné : c’est seulement à ce prix qu’il affirme le sous-bassement philosophique de tout droit : la Dignité humaine.

Rappelons-nous l’antique principe philosophique : on n’a pas à se justifier d’exister.

EXTRAIT

Ainsi soit-elle de Benoîte Groult

Que tu sois entrée première à Polytechnique, Anne-Marie Chopinet, que tu sois sortie major de l’E.N.A., Françoise Chandernagor, que tu aies reçu la Croix de guerre, Jeanne Mathez, que vous ayez gravi à votre tour un plus de 8 000 mètres, petites Japonaises du Manaslu,  que vous ayez élevé seules vos enfants, dans les difficultés matérielles et la désapprobation morale, vous autres les abandonnées ou les filles mères volontaires,  que vous soyez mortes pour vos idées, Flora Tristan, Olympe de Gouges ou Rosa Luxembourg,  que tu aies été une physicienne accomplie, Marie Curie, alors que tu n’avais pas le droit de vote,  tout cela et bien d’autres actes héroïques ou obscurs ne nous vaudra ni dignité ni sécurité.

 C’est un ministre de la justice, Jean Foyer, qui l’a dit.

 Non, pas au Moyen Age. Pas au XIXème non plus, vous n’y êtes pas. En 1973. Il s’adressait à vous et à moi pour nous redire, après tant d’autres, que toute valeur pour la femme ne peut procéder que de l’homme. Y compris la maternité, qui prétendument vous sanctifie, puisqu’aujourd’hui encore, malgré quelques exemples illustres, on veut voir dans la fille mère- non la mère qui a fait son devoir- mais la fille qui n’a pas fait le sien.

Pour être respectable, il ne s’agit donc pas d’être mère, il s’agit d’être mariée.

Commentaire

« La législation concernant les filles mères, qui date d’un édit d’Henri II, était féroce.

Jusqu’à la fin du 18ème siècle, les filles séduites ou les veuves enceintes étaient tenues de faire une déclaration de grossesse aux autorités locales. La fille mère dont l’enfant mourait avant d’avoir été baptisé encourait la pendaison.

Rappelons que le droit de vote des femmes est établi par décret du 21 avril 1944, que le droit d’ouvrir un compte bancaire et de signer un contrat de travail sans l’autorisation du mari date de la loi du 13 juillet 1965…

Pour être représentatifs d’un état d’esprit encore courant en 1973, soit 5 ans après Mai 68 quand même, les propos du ministre de la Justice, jean Foyer, paraissent aujourd’hui sidérants.

Pour jouer avec maman - Anne Sylvestre

Dis maman on joue
Dis maman on joue
On joue mais on joue à quoi
On joue à n’importe quoi
Moi je serais la maman
Et toi tu serais l’enfant
Tu obéirais toujours
Toujours toujours toujours

Dis maman on joue
Dis maman on joue
On joue mais on joue à quoi
On joue à n’importe quoi
Alors je suis la maman
Mais pourquoi tu pleures tant
Si c’est ça je ne joue plus
Joue plus joue plus joue plus

Dis maman on joue
Dis maman on joue
On joue mais on joue à quoi
On joue à n’importe quoi
C’est moi l’enfant si tu veux
C’est moi qui le fais le mieux
Toi tu pleures c’est pas drôle
Pas drôle pas drôle pas drôle

Dis maman on joue
Dis maman on joue
On joue mais on joue à quoi
On joue à n’importe quoi
Allez on joue plus à ça
Donne-moi du chocolat
Et puis je jouerai tout seul
Tout seul tout seul tout seul

Dis maman on joue
Dis maman on joue
On joue mais on joue à quoi
On joue à n’importe quoi

conclusion

Nous voici arrivés au terme de notre périple qui nous a conduit à commenter ces textes célèbres au regard du droit. S’il est d’usage de considérer que la Grèce est le berceau de la philosophie, le droit est né à Rome. L’ingéniosité des romains les a conduits à traiter les différends entre personnes en partant d’une simple question : qui répond ? qui est en responsabilité de ce qui advient ? L’ingéniosité tient toutefois dans le fait que la question ne vaut qu’au regard de la qualité de celui ou de celle qui la pose : qui a intérêt à agir pour que cette question devienne légitime. Sinon, il n’y a pas lieu de la poser. Cette manière d’établir un dispositif formel de réception et de résolution des problèmes, en équilibrant et contrebalançant les rôles et les enjeux a ouvert la voie à une pratique qui a libéré le jeu relationnel au sein de la société. Mais combien de temps a-t-il fallu pour que ce langage puisse être accessible à tous et à toutes, pour que l’aptitude à interroger leur relation à l’autre soit également accordée aux femmes. Olympe de Gouges l’a souligné : sous l’Ancien Régime, la femme était méprisable et respectée. Avec la Révolution elle devient respectable mais méprisée. Gisèle Halimi l’a exemplifié à travers la promotion d’une indispensable émancipation économique de la tutelle patriarcale : et Nora, héroïne de la pièce d’Henrik Ibsen, a incarné la naissance même du sujet qui se met existentiellement en responsabilité de soi au regard des autres. Tant d’autres illustrations auraient pu être retenues, bien évidemment. Nous ne pouvons qu’indiquer quelques pistes complémentaires : en premier lieu, le travail récent de Gayatri Chakravorty Spivak, critique littéraire indienne contemporaine, qui va pousser très loin l’analyse discursive, en interrogeant la capacité même de parler de ceux et celles qu’elle appelle les subalternes. En ouvrant le débat vers ceux qui sont aux marges de l’histoire, elle invite à une modération de tout discours à prétention ou vocation globalisante, lequel ne peut que traduire le risque de dérive vers l’ethnocentrisme. En second lieu, il convient de signaler l’enquête globale sur les fondements de la misogynie contemporaine, réalisée par le sociologue Abram de Swaan,. IL retrace les dynamiques des groupes qui refusent, à travers le monde, l’émancipation apportée par le mouvement Metoo. Enfin, rappelons la grande fresque rétrospective sur les différents courants militants féministes : « La puissance des femmes », aux éditions Philosophie Magazine Editeur. Ouvrage où sont évoquées les idées phares de Judith Butler Christine Delphy, Kimberlé Crenshaw, Nancy Fraser, Antoinette Fouque, Donna Haraway, et bien d’autres militantes en action. Voilà, nous vous remercions pour votre attention, souhaitant que cette journée mondiale des droits de la femme soit vraiment l’occasion de nombreuses initiatives individuelles et collectives pour une réelle promotion de rapports d’égalité entre les femmes et les hommes, aujourd’hui bien sûr, mais aussi pour tous les autres jours de l’année. Car nous sommes en effet convaincus que la dignité de tout un chacun ne peut advenir qu’à la condition que la personne ne soit jamais traitée comme un moyen mais toujours comme une fin en soi.
Crash Text

Bibliographie succincte

Livres

Abram de Swaan : « Contre les femmes. La montée de la haine. » Edition du seuil 2021

Elisabeth Roudinesco : « Soi-même comme un roi » Edition du seuil 2021

Revues

Philosophie magazine : « La puissance des femmes. Une autre histoire de la philosophie. » Philosophie éditeur 2020

La déferlante : « Revue pour penser l’époque post-Metoo. » sortie n° 1 le 4 mars 2020

Site web

Site sur les violences faites aux femmes en Turquie : « sept années de combat contre l’impunité »